Nature

leau

L’eau

Rien n’est plus faible que l’eau,
Mais lorsqu’elle attaque quelque chose de dur,
Ou de résistant, rien ne peut l’égaler,
Et rien ne pourra modifier son chemin.

Lao Tseu

J’ai vu l’eau qui coule, coule,
J’ai vu l’eau couler, couler
Puis moi, puis moi je voulais
Saisir les petites boules
Des gouttes d’eau mais salut !
L’eau ne l’a jamais voulu.

J’ai vu l’eau qui sape, sape,
J’ai vu l’eau saper, saper
Puis j’ai voulu la frapper
D’une gigantesque tape :
La belle gerbe ! Mais tiens !
L’eau a repris son maintien.

J’ai vu l’eau qui se déverse,
J’ai vu l’eau se déverser
Puis j’ai voulu transpercer
Les gouttes d’eau. Prime ! Tierce !
Cent coups d’épée ! Quel ballot !
Roi… des coups d’épée dans l’eau !

J’ai vu l’eau qui roule, roule,
J’ai vu l’eau rouler, rouler
Puis moi, puis moi je voulais
Couper les petites boules
Des gouttes d’eau mais voilà :
L’eau se rit du coutelas.

J’ai vu l’eau qui fume, fume,
J’ai vu l’eau fumer, fumer
Puis j’ai voulu l’enfermer.
Mais où est-elle ? Elle est brume,
Elle est brumaille ténue.
L’eau voyage dans les nues.

J’ai vu l’eau qui gèle, gèle,
J’ai vu l’eau geler, geler
Puis je l’ai vue craqueler
Le rebord de la margelle
Du puits en pierres perchées.
L’eau fend même les rochers.

J’ai vu l’eau, la turbulente,
Être torrent culbutant,
J’ai vu l’eau, la somnolente,
Dormir au creux de l’étang.
Je l’ai vue, évanescente,
Disparaître au firmament,
Je l’ai vue, toute puissante,
Briser le roc hardiment.

J’ai vu l’eau, vingt fois surpris
Puis moi, puis moi j’ai compris
Que l’eau sans forme patente,
L’eau qui vole ou qui serpente,
L’eau qui brise et qui fragmente,
Passe, cours incontesté
S’il lui plaît d’être leste et
Reste où elle veut rester.
Rien ne peut lui résister.

J’ai vu l’eau qui passe, passe,
J’ai vu l’eau passer, passer
Puis moi, tant qu’à rêvasser
Près d’elles, je dédicace
Ce poème à toutes eaux.
Fait au milieu des roseaux.

Davézieux, étang de Vidalon, vendredi 3 août 2018

© Le Lion 07

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Chansons, fables et pamphlets

poussiere

Poussière

(…) Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière. (Genèse 3: 19)

« J’aime la poussière au-dessus des portes
Trop longtemps fermées ; plumeau que l’on tend,
Poussière grisâtre et qu’un geste emporte,
Du salon désert fermé trop longtemps.

J’aime la poussière épaisse des tomes
Que sur les rayons personne ne lit,
Poussière infinie, millions d’atomes,
Livres que l’oubli a ensevelis.

J’aime la poussière assoupie dans l’âtre
Dès qu’elle s’éveille au vent qui descend
Par la cheminée, poussière noirâtre,
Sur les carreaux nus naguère indécents.

J’aime la poussière enfuie de l’armoire
Où jamais chiffon ne s’aventura,
Que le courant d’air d’illustre mémoire
Chasse en soupirant sans plus d’embarras.

J’aime la poussière en suspens qu’éclaire
Le rayon qui glisse entre les volets,
Poussière ténue, légère, légère,
Grains aériens sans cesse envolés.

J’aime la poussière ornée tout entière
De toiles en rond ; grenier haut perché
D’où l’on redescend couvert de poussière,
Caverne aux trésors qu’on joue à chercher.

J’aime la poussière encore et encore,
Poussière enfouie au fond des placards,
Poussière inspirée quand elle décore
Les rideaux de soie et les vieux brocarts,

Poussière accrochée sur toutes les plinthes,
Poussière amassée sur les abat-jour
Des lampes d’antan désormais éteintes,
J’aime la poussière encore et toujours. »

J’écoutais ainsi parler la voix claire
D’un qui se plaisait sans doute à clamer
Son attrait pour la poussière. Ô poussière,
Nul ne saurait certe aussi bien t’aimer !

« Qui donc es-tu, toi qui pour la poussière
Es pris tout entier, fameux narrateur,
D’une amour sans faille et toute princière ?
— Poète, je suis ton aspirateur. »

Annonay, mardi 24 juillet 2018

© Le Lion 07

Chansons, fables et pamphlets

quatrevingtdixpourcent

(Image libre de droits)

Quatre-vingt-dix pour cent

Quatre-vingt-dix pour cent des cons sur la planète
Ont visage innocent, ils ont la mine honnête,
Ils n’ont pas l’air ceci, ils n’ont pas l’air cela,
« Le gros con que voici ! — La conne que voilà ! »
Sont propos vite dits tant il est difficile
De voir en le croisant le con potentiel :
Il est des cons plaisants, des superficiels,
Quelques cons érudits et quelques imbéciles,
Des grands, des beaux, des laids, des tout neufs, des rassis,
Des cons comme un balai, comme la Lune aussi,
Quatre-vingt-dix pour cent des cons sur la planète
Ont visage innocent, ils ont la mine honnête.

Il me faut l’avouer, les dix pour cent qui restent
Sont des cons surdoués ; leurs moindres faits et gestes
Les trahissent bientôt : c’est un trait déplacé,
Un mot de trop sitôt qu’ils sont embarrassés,
Un regard coléreux pour qui les importune,
Leur tête de connard se repère au balcon,
Toi qui, heureux veinard, aime à trouver les cons,
Commence donc par eux si tu cherches fortune…
Pour être moins fréquents, ces glorieux tocards
Sont aisés à voir quand on les rencontre car
Il me faut l’avouer, les dix pour cent qui restent
Sont des cons surdoués, témoins leurs faits et gestes.

Si tous les cons demain avaient l’ambition
De se donner la main sans compromission,
Les cons du monde entier sans oublier quiconque,
Les actifs, les rentiers, les chômeurs, les quelconques
(Et pourrions-nous jurer, c’est triste au demeurant,
Vous, lecteurs et, ma foi, moi le pauvre poète
Qui suis benêt parfois tout autant que vous l’êtes,
De jamais demeurer à l’écart de leurs rangs ?),
Quel spectacle exaltant, quelle chaîne, merci !
Rien de plus épatant que cette chaîne-ci
Si tous les cons demain avaient l’ambition
De se donner la main sans compromission.

Puisqu’on est, paraît-il, toujours le con des gens
Pour être trop subtil ou trop intelligent,
Pour être trop niais, comme dit miss Fadaises
Bien sûr prompte à nier qu’elle-même est niaise,
Puisqu’il est, Lionel, le con de son voisin
Et même, si j’osais, le con de sa voisine,
Sachons bien nous poser parmi les cons ; j’incline,
Con occasionnel dès qu’on en a besoin,
À rester écarté des cent pour cent que forment
Les vrais cons escortés des connes multiformes
Quand il me faut, hélas, être le con des gens
Pour être trop sagace ou trop intelligent.

Annonay, au milieu de la foule avenue de l’Europe,
vendredi 13 juillet 2018

© Le Lion 07

Chansons, fables et pamphlets

unamourdemontre

Un amour de montre

Charmante
Vieille montre retrouvée
Dans un tiroir camaïeu,
Las ! votre cœur éprouvé
A cessé de battre,
Méchante…
Vos rouages affligés
Sont morts et silencieux
Et votre aiguille est figée
Sur le chiffre quatre.

Pourquoi
Fallait-il que je rencontre,
Ô destinée magistrale,
Aujourd’hui la vieille montre
Muette et sans vie ?
Et quoi ?
Est-ce pour que je remonte
Le moral et la spirale
De celle laissée pour compte,
Que la mort ravit ?

Sans doute.
Bon, ce qui doit être fait,
Qu’on le fasse promptement.
Le remontoir est parfait
Pour tenter la chose…
Écoute :
Tic-tac… Bien, on réagit !
Ah, quel ensorcellement,
Quel charme, quelle magie
Vous mit en narcose ?

Car si
Vous n’êtes pas immortelle,
Vous n’étiez pas morte encore,
Dormant comme au bois la belle
Du conte d’antan.
Ainsi
Je fus un peu votre prince ;
Lui trouva une pécore,
Moi c’est pour vous que j’en pince,
Maîtresse du temps.

Annonay, dimanche 14 août 2016

© Le Lion 07

Vivre et mourir

limmortel

L’immortel

I. Immortalité

Moi je suis immortel, chantait-il à la ronde
Et quand l’orage gronde,
Quand la foudre me frappe et qu’on tremble d’horreur,
Je ris de sa fureur.

Moi je suis immortel, chantait-il avec morgue
Et jamais à la morgue
On me verra gésir avant que d’être mis
Dans le caveau promis.

Moi je suis immortel, humains, qu’on se le dise,
J’ai vu tant d’aubes grises
Et tant de matins clairs juste après qu’il a plu
Que je ne compte plus.

Moi je suis immortel et mon corps sans contrainte
Ne sait rien de la crainte
De la Mort, ô mortels sans faute trépassés
Dès qu’elle aura passé.

Moi je suis immortel et tous les vieux présages
Venus du fond des âges,
Je les ai vus faillir ; croyez-moi, faux dévots,
Seule la Mort prévaut.

Moi je suis immortel ; j’ai fait toutes les guerres,
Jadis comme naguère
J’y ai croisé la Mort : gloire à qui la brava !
Tiens ? C’est Vous ? Comment va ?

Moi je suis immortel, je l’ai dit sans entraves
Aux maîtres, mines graves,
Du pâle continent, les Slaves, les Romains,
Maîtres sans lendemains.

Moi je suis immortel, je l’ai dit sans ambages
Aux maîtres de passage
Du continent safran, aux Meiji, aux Mao
Tous partis voir là-haut.

Moi je suis immortel, je l’ai dit sans malice
Aux maîtres de service
Du continent de cuivre, aux Mayas, aux Incas
Que la Mort révoqua.

Moi je suis immortel, je l’ai dit sans manières
Aux maîtres éphémères
Du sombre continent, aux Bantous, aux Massi
Maintenant loin d’ici.

Moi je suis immortel, je l’ai dit à bien d’autres.
Messeigneurs, à la vôtre !
Rois, princes, empereurs, la Mort vous écarte et
Je reste et vous partez !

Moi je suis immortel, je connais de la Terre
Les secrets, les mystères
Et les secrets du temps, mortels qui me blâmez
Pour ne mourir jamais.

Moi je suis immortel ; j’ai vu s’en aller, certes,
Qui sont sous l’herbe verte,
Tant de vieux compagnons pour abandon de corps
Quand je suis là encor !

II. Prière

Des siècles ont passé, qui passeront toujours,
Cronos n’est pas pressé… De la Terre, séjour
De l’immortel, bientôt, comme une douce plainte,
Comme un doux lamento s’élève une complainte.

III. Lassitude

« Moi je suis immortel… J’ai tout vécu sans doute,
J’ai croisé sur ma route
Tout ce qui respirait et ne respire mais.
Quoi d’autre désormais ?

Moi je suis immortel… Père de tous les êtres,
Qui m’entendez peut-être,
J’aimerais tant vous voir, qui m’avez fait ainsi :
J’ai le cœur en souci !

— Moi qui suis immortel… cria la voix divine,
— C’est vous, je le devine !
— … J’ai entendu ta voix. Parle ! Que me veux-tu ?
— Père, j’ai débattu,

Moi qui suis immortel, qui vis et qui demeure
Au fil des ans qui meurent,
Avec la Mort souvent. — À quoi bon ? Pourquoi donc ?
— Père, pardon, pardon,

Oui, je suis immortel mais j’aimerais tant, Père…
— Dis ! Que veux-tu, prospère
Créature immortelle et de corps et d’esprit ?
— Mourir. Je vous en prie ! »

Annonay, dimanche 24 juin 2018

© Le Lion 07

Chansons, fables et pamphlets

sonnetamoncauchemar

Sonnet à mon cauchemar

Cauchemar, vieil ennemi,
Cesseras-tu donc jamais
De te faufiler parmi
Mes rêves pour m’opprimer ?

Sous mes paupières fermées
Tu sais te glisser emmi
Les songes prompts à germer
Dans mon esprit endormi.

Morbleu ! Si j’ai mérité
Que tu viennes me hanter
Et que j’en sois bien puni,

Frémir pendant le dormir
Vaut mieux que nuit d’insomnie
À se plaindre et à gémir.

Annonay, lundi 11 juin 2018

© Le Lion 07

Vivre et aimer

soirdemai

(Image libre de droits)

Soir de mai

Dans le ciel azurin de ce soir de printemps
– Dieu qu’il fait bon, dieu qu’il fait doux ! –
La Lune a suspendu sa tête ronde d’où
M’observe son regard content.

Lune qui m’as surpris rêvant à ma fenêtre
Le cœur empli de quiétude,
Serais-tu le séjour de ceux qui, lassitude,
Se sont éteints pour mieux renaître ?

Pourquoi le charme exquis d’une soirée de mai
– Dieu qu’il fait doux, dieu qu’il fait bon ! –
Me fait-il souvenir des esprits vagabonds
Qui s’en sont allés à jamais ?

Dis-moi, printemps câlin… « C’est là pensée touchante.
Pourtant qu’il est plaisant de vivre !
Pensée des morts, pensée pour ceux qu’il faudra suivre,
Certe. Et quoi d’autre ? Un soir qui chante,

Un soir que j’offre au cœur épris des amoureux
– Dieu qu’il fait bon, dieu qu’il fait doux ! –
Un soir fait tout exprès pour les cœurs d’amadou,
Ardents autant que langoureux… »

Lune, as-tu entendu ce que printemps proclame ?
Si tu es des morts le repaire,
Dis-leur combien je pense à eux, combien j’espère
Revoir tous ceux chers à mon âme ;

Mais le ciel azurin de ce soir de printemps
– Dieu qu’il fait doux, dieu qu’il fait bon ! –
Égaie mon cœur quiet puis mon cœur fait des bonds :
Je veux aimer comme à vingt ans !

Je ne vous oublie pas, ô braves morts lunaires,
Pour autant l’existence est faite
Pour les vivants sans doute ; amour est son prophète :
Je veux aimer comme naguère !

Et dans le charme exquis d’une soirée de mai
– Dieu qu’il fait bon, dieu qu’il fait doux ! –
Longtemps je songe à vous, que l’amour amadoue,
Que j’aimerai, que j’ai aimées.

Annonay, mardi 29 mai 2018

© Le Lion 07